mercredi 18 octobre 2017

- Jessie & Gerald's Game -

En ce moment, vous avez dû vous en rendre compte aussi, Stephen King a la côte. Remake d'un téléfilm tiré de Ça, adaptation du premier volet de La tour sombre, Castle Rock la série à venir sur son univers étendu, le fiasco de The Mist, la série Mr. Mercedes... Pour peu qu'on aime le bonhomme et ses œuvres, c'est un peu Noël tous les jours ! 

Jessie est l'un de mes romans préférés de King. Souvent décrié à cause de ses longueurs (le sujet n'est pas facile à traiter), je trouve qu'il n'a pas le succès qu'il mérite. Alors, lorsque j'ai vu que Netflix (que je boude encore un peu pour l'annulation de Sense 8) avait commandé une adaptation, différents sentiments m'ont traversé :
  • La joie, je ne crache jamais sur un Stephen King, c'est évident.
  • La peur, réussir à filmer une héroïne allongée sur un lit qui se parle à elle-même pendant des jours et des jours, ça risque d'être un sacré tour de force.
Mais alors que donne cette adaptation ? 
Est-elle fidèle ? 
Boring à mourir ? 

D'abord, pour que ceux qui ne connaissent pas le roman / le téléfilm, remettons les choses dans leur contexte. Ci-dessous, le résumé du roman et la bande-annonce du téléfilm.

* risque de légers SPOILERS *

Jessie est l'épouse de Gerald Burlingame depuis 17 ans. Leur mariage s’essouffle et monsieur l'avocat ne trouve rien de mieux pour pimenter leur vie sexuelle que de menotter sa femme au lit. Ce petit jeu dure depuis un moment, mais cette fois-là, dans leur maison au bord du lac, c'est la fois de trop. Jessie repousse violemment son mari, lequel refuse d'entendre son refus de "jouer". Le bonhomme se relèvera plus. Jessie reste prisonnière de ses menottes et des montants du lit, seule. La faim, la soif, la fatigue et les crampes musculaires saperont ses efforts de rester saine d'esprit et les multiples voix qui vivent dans sa tête se feront une joie de lui rappeler certains épisodes, peu joyeux, de son enfance. L'incertaine présence d'un inconnu dans un coin de la pièce ne fera qu'ajouter à l'horreur de la situation.



Le roman Jessie

Jessie fait partie d'une trilogie non officielle, la trilogie féministe de Stephen King, avec Dolores Claiborne et Rose Madder. Ces trois romans mettent en scène trois femmes fortes à qui il arrive moult catastrophes principalement à cause de ces messieurs. L'écrivain semble vouer une haine féroce aux hommes qui frappent, humilient, violent, piétinent, fétichisent et soumettent les femmes, ce qui en fait encore plus un type bien à mes yeux. 

Jessie, c'est avant tout l'histoire d'un non-consentement, Gerald refusant d'entendre la volonté de sa femme, énoncée pourtant TRÈS clairement, d'arrêter le jeu sexuel. Ensuite vient l'histoire d'un inceste, qui a forgé le personnage principal tel qu'il est aujourd'hui, une femme sous l'emprise d'un autre homme.

Pendant la majeure partie du roman, à coup de crampes insoutenables, de gestes simples irréalisables, de monstres (réels ou/et fictifs) sous le lit, Stephen King présente une héroïne bousillée par la vie et par sa situation présente qui tente tout pour s'en sortir. Comme je le disais plus haut, nombreux sont ceux qui accusent ce roman d'être rempli de vide. Ce n'est évidemment pas mon cas.

Pour moi, Jessie est un grand roman horrifique d'introspection où l'héroïne, n'ayant rien de mieux à faire, est obligée de fouiller dans sa psyché et son passé difficile et de chercher à s'en sortir enfin par elle-même, sans compter sur aucun homme. Les longueurs existent mais sont finalement bien remplies par les pensées de Jessie, par les nombreuses voix qui l'interpellent : Bobonne, la femme au foyer sage et soumise, Ruth, une ancienne amie de fac, grande gueule et courageuse et Minouche, son soi enfant.

Petit à petit, Jessie repousse ses limites et se bat littéralement contre son inertie.

Le Gerald's Game de Netflix

Si le film reprend les grandes lignes du roman et s'il m'a bien plu dans l'ensemble, j'ai tout de même plusieurs reproches à lui faire. Mais d'abord, soyons positifs...

Les acteurs sont tops. Carla Gugino interprète Jessie avec brio et Bruce Greenwood, le fameux Gerald, fait franchement flipper. La photographie est superbe et les plans esthétiques présentant Jessie comme une crucifiée, une victime sacrificielle, se succèdent. Les scènes de l'éclipse ne sont pas toujours claires pour ceux qui n'ont pas lu le livre, mais leurs beautés les sauvent ! J'ai aussi beaucoup apprécié le clin d’œil à Dolores Claiborne, présent dans le livre, malheureusement encore plus obscur pour celles et ceux qui ne connaissent ni l'un ni l'autre.

Dans l'ensemble, Gerald's Game respecte bien l'esprit du roman, les choix de Jessie et les passages importants sont là (et le gore, hein, il y a en tout de même un peu, on est chez Stephen King, pas chez les bisounours). Ça se regarde, ça passe vite et on passe un bon moment pour peu que l'on apprécie le genre.


Mais mais MAIS, il y a tout de même quelques petites choses qui m'ont pas mal dérangée...
  1. La beauté de Bruce Greenwood. Le gars a beau faire plus ou moins son âge, il ne colle pas DU TOUT à la description qu'en fait King. Dans le roman, Gerald est en surpoids, chauve (mais avec la petite mèche qui va bien sur le devant) et libidineux (et en plus, il en a une toute petite, mais ce n'est pas le sujet ici). Ici, monsieur est bronzé, a le cheveu gris soyeux et sort clairement d'une salle de sport.
  2. Le refus de Jessie. Dans le roman, si le couple se dispute aussi, le non-consentement, et ce que Jessie doit faire pour échapper à un viol, est beaucoup plus clairement énoncé ET monstre ainsi le début de la rébellion et du changement de vie du personnage. De plus, Jessie culpabilise aussi une bonne partie du bouquin d'avoir si violemment repoussé Gerald, pensant être responsable de sa mort. Ici, Gerald succombe assez rapidement à une trop simple crise cardiaque... Déception. L'acteur ne voulait peut-être pas se prendre un coup de pied dans les bourses.
  3. La rapidité. Le temps passe très lentement dans le roman. Tellement lentement que même Jessie ne sait pas combien de temps elle passe attachée à ce lit. Je n'ai pas du tout eu cette impression de lenteur, de difficulté dans le film. Même si tout reste dur pour elle, j'ai eu le sentiment que tout allait trop vite, que c'était presque trop facile. 
  4. La réduction du nombre de voix. Je vous l'ai dit, dans le roman trois voix se succèdent pour venir en aide (ou pour la décourager) et j'aurais vraiment adoré voir la personnification de Bobonne (que j'ai toujours imaginé en assimilée Bree Van de Kamp) ou de Ruth (une espèce de hippie révolutionnaire). Mais le réalisateur a fait le choix de ne présenter que Jessie elle-même, debout à côté du lit, et Gerald, cadavre en vadrouille, pour motiver l'héroïne. De plus, le film étant ponctué de nombreux dialogues entre ces "trois" personnages, la tension retombe un peu, la violence du contexte s'affaiblissant au passe.
À la décharge de Mike Flanagan, le réalisateur, il faut avouer que, de mémoire, Jessie est le plus difficilement adaptable des romans de Stephen King. Comment rendre à l'écran une quête en soi-même ? Comment montrer la torture, outre physique, psychologique à laquelle est soumise Jessie ? Comment montrer sa dissociation mentale, phénomène qui va probablement lui sauver la vie, mais qui n'est qu'intérieur ?

Malgré les points que j'ai soulevés plus haut, je trouve qu'il s'est plutôt bien sorti de cet exercice périlleux. Par exemple, un gros BIG UP pour la beauté de la scène de l'éclipse, sortie d'un rêve, surréaliste, montrant bien sa fonction de souvenir "dangereux".



Pour le roman
En Bref

Que ce soit le roman ou le film de Netflix, Jessie est un bon huis clos psychologique où le surnaturel ne tient qu'une place ténue. Bien sûr, vous ne serez probablement pas étonné de m'entendre vous conseiller le livre de préférence, mais bon, vous commencez à me connaitre ! Au-delà de l'horreur bien présente, Jessie est une œuvre complexe, prouvant l’enchaînement, littéral et métaphorique, dont sont victimes certaines femmes et qu'il est possible de s'en sortir (en se battant, sinon c'est pas drôle) et, lorsque l'on sait que ce roman est paru en 1992, on se rend compte de la modernité de mon auteur fétiche. Si le cœur vous en dit, n'hésitez pas non plus à vous plonger dans Dolores Claiborne ou dans Rose Madder, tous les deux aussi bons et porteurs d'un sacré message. 

20 commentaires:

  1. hoooooo...
    C'est la première fois, je dis bien la première fois, que quelqu'un réussit enfin à me donner envie de lire du Stephen King. J'en suis terrifiée, de cet auteur, trop d'oeuvres, trop de fans, trop de trop partout...
    Mais là, Jessie me tente ! C'est dingue. Merci beaucoup ! Un jour j'y arriverai.

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    1. Hahahaha je crois que c'est le plus beau compliment que tu puisses me faire !! ♥
      Je peux comprendre que ça fasse peur, en plus, tout n'est pas bon, il faut l'avouer ^^
      Je suis contente d'avoir faire pencher la balance en tout cas :D

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  2. Oooh c'est beau ce que tu dis !
    Je n'ai toujours pas lu de livres de ce monsieur (pataper) (parce que j'ai toujours peur de fliipper), mais j'ai bien envie de me lancer dans celui là du coooup =3

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    1. Mroooouuu (ça c'est ma version du ronronnement ^^) Je serais tellement fière de réussir à te convaincre d'en ouvrir un :p

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  3. Je n'ai vu que le film, que j'ai moyennement aimé mais ton avis éclaire beaucoup de choses. Pour ne pas avoir lu le livre, le film fait beaucoup moins introspection du coup. On suit la ligne d'un personnage qui se cherche mais pas trop. C'est plutôt de la survie qu'autre chose, en attendant finalement la chute, j'ai trouvé. Du coup, on passe peut-être à côté de l'essence et du message qui aurait pu être plus clair !

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    1. Oui voilà, j'ai l'impression que sans connaitre, on peut croire qu'elle pète "juste" un petit câble. Il manque vraiment son passif avec les hommes, c'est trop légèrement abordé et le fait de se "souvenir" pour pouvoir avancer et donc ici, survivre, le bouquin est vraiment bien fait là-dessus !

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  4. Pas encore lu Jessie, mais quand j'aurai bouclé les 4 bouquins de Stevie qui sont déjà dans ma pile, je l'achète, c'est certain ! :D

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    1. OOOOOOhhhh je peux savoir quels sont ces 4 livres ? Histoire de voir s'il y en a un que je veux relire dans le tas (je suis dans une période King ^^)

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    2. Le premier tome de la Tour sombre, La ligne verte, Le fléau et 11.22.1963 :D (des tout p'tits bouquins, quoi.)

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    3. Des tout petits bébés livres effectivement xD ! Je ne peux pas dire pour la Tour sombre, je n'ai jamais eu le courage de m'y plonger (HEY mais on peut le lire ensemble à l'occasion si ça te tente !) mais les autres, ils sont TELLEMENT bien ! :D

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    4. Oh mais CARREMENT alors !! Il m'intimide pas mal je dois dire, vu tout ce qu'on en dit de bon et de moins bon ^^ J'ai que le premier tome en stock pour l'instant, mais je me lance très volontiers avec toi :D

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    5. Voilà pareil ! Et je préfère toujours quand King fait du "réalisme fantastique" que de la pure fantasy, du coup, j'hésite ! Le lire avec qqun (toi ^^), ça aiderait pas mal à se lancer ♥

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  5. Oooh encore une chronique sur King ! Suite à un de tes précédents articles, j'ai déterré It de ma PAL (il était vraiment tout en bas, au fond et en-dessous) pour le placer sur ma table basse (concrètement on n'est pas encore rendus mais le bouquin a quand même gagné quelques 40 places d'un coup sur ma file d'attente livresque -il te remercie du fond de son p'tit coeur de papier).
    Jessie, je l'ai aussi. J'ai commencé à le lire (il y a quelques mois je crois...) et j'ai eu beaucoup de mal à accrocher. J'ai d'ailleurs abandonné avant d'avoir atteint la moitié. J'aimais bien, pourtant, le parti pris féministe qu'on ressent très tôt. Mais je crois que c'est un peu ce mélange de réel et de délire, le côté très intérieur de la chose, qui m'a perdue. Malgré tout, ce que tu as écrit me donne envie de lui donner une autre chance... (c'est quand même le clown qui a la priorité, par contre).
    En fait, quand je te lis, j'ai souvent envie de découvrir tes coups de coeur. Et puis de toute façon je suis végétarienne et une grande fan du travail de Gotlib, alors on peut dire que j'ai fondamentalement des affinités avec les brocolis... Et il y a eu dans ma vie un animal prénommé Merlin qui a beaucoup compté (même si ce n'était pas un chat). Bref, le brocoli de Merlin, go dans mes marque-pages ! Hop.
    Merci, à la prochaine ! :)
    Céleste

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    1. Le pauvre Ça ! Tout caché ! Fais attention, il va pas être content :p Je peux comprendre qu'il soit difficile à aborder, Jessie, au fond, il ne se passe pas grand-chose, mais je ne sais pas pourquoi, je l'adore ! Mais oui, quitte à choisir, choisis le clown !! :D
      Ça me fait très plaisir, ce que tu dis :D Même si tu fais plutôt flipper Broco, en parlant de ton végétarisme, hihi ;)

      Merci merci merci ♥
      Des bisous Céleste !

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  6. Je vais rester sur le livre, que j'avais beaucoup aimé !
    Grâce à ton amour pour Stephen King, j'ai ajouté à ma PAL Simetierre et Danse macabre qui appartiennent à Mimosa, et je m'interroge pour Salem et Shining :)

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    1. Le film de Netflix est sympa mais pas franchement indispensable ! Je suis contente que tu ais aimé le livre, j'ai trop l'impression que personne ne l'aime, le pauvre ^^

      Salem est chouette mais avec qqes longueurs et c'est pas mon préféré. Shining est terrifiant, c'est le premier que j'ai lu et j'ai eu du mal à m'en remettre (mais j'avais 12 ans, ceci explique peut-être cela ^^)

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    2. J'ai vu le film que j'adore, et ça me donne envie de découvrir le livre qui est apparemment encore plus terrifiant ! Du coup je pense que je me lancerai dans Shining, en plein coeur de l'hiver bien sûr ! (avec un peu de chance il neigera !)

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    3. Oula !! Si c'est le cas, niveau ambiance, ça va être tellement parfait ! :D

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  7. J'ai lu le livre ado et il m'avait fasciné. Je n'ai pas osé lancer le film, maintenant.. oui ! ;)

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    1. Fascinant, c'est bien le mot !! :D Tu me diras ce que tu as pensé du film !

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